Cinéphile m'était conté ...

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Europe du Nord


Le viol de l'innocence (Les fantômes de Reykjavik)

Puisque nous n'aurons plus de nouvelles d'Erlendur, sauf si Indridason revient à nouveau sur ses premières années de service dans la police, il faut accepter de cheminer désormais en compagnie d'autres personnages, notamment Konrad, policier à la retraite mais toujours prêt à agir quand on fait appel à lui. Konrad, qui revient en protagoniste principal après Ce que savait la nuit, n'est plus un inconnu mais reste cependant moins attachant que son prédécesseur chez Indridason bien que son histoire personnelle et familiale, qui a d'ailleurs une grande importance dans Les fantômes de Reykjavik, soit des plus tourmentées. Il est encore difficile à cerner mais son humanité blessée ne fait aucun doute et se trouve confrontée à deux enquêtes, l'une surgie du passé et l'autre immédiate, qui ne vont pas le laisser indemne, pas plus que le lecteur. Comme souvent, l'auteur islandais aime à revenir sur l'histoire de son pays et de sa capitale, la nostalgie se mêlant à une certaine lucidité pour ne pas affirmer de manière péremptoire qu'avant, c'était mieux. Non, cela pouvait être glauque aussi, l'âme humaine n'ayant guère évolué au fil du temps et l'horreur des crimes commis, pas davantage. Avec son savoir-faire habituel, Indridason réussit sans peine à nous intéresser à deux intrigues éloignées qui se rejoignent dans les atrocités que certains adultes pervers commettent à l'égard d'enfants. Au fond, c'est cela la thématique majeure du romancier dans l'ensemble de son œuvre, le viol de l'innocence, aussi bien concernant les êtres que pour une nation toute entière (voir ses livres se déroulant pendant "l'occupation américaine", sorte de péché originel qui a sorti l'Islande de son splendide et heureux isolement). Les fantômes de Reykjavik n'est pas l'ouvrage le plus brillant d'Indridason mais il est suffisamment habile et bien construit pour qu'on lui pardonne quelques ficelles narratives voyantes avec, ce n'est pas désagréable, une petite touche de fantastique, au passage.

 

 

L'auteur :

 

Arnaldur Indridason est né le 28 janvier 1961 à Reykjavik. Il a publié 21 romans dont La cité des jarres, Hiver arctique et Passage des ombres.

 


22/02/2020
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Travail, famille, batteries (Adam & Eve)

Arto Paasilinna est mort. Et alors ? La disparition du fantasque finlandais, l'an dernier, est bien triste mais il reste à découvrir une petite quinzaine de ses romans pas encore traduits du finnois au français et donc pas mal de bons moments à passer en sa compagnie même si l'on suppute que ces inédits ne figurent pas parmi ses meilleurs livres. Adam & Eve, qui ne raconte rien de biblique (avec Paasilinna, cela aurait été possible) est une histoire une fois de plus abracadabrante, celle d'un entrepreneur au bord de la faillite qui va toucher le jackpot avec l'invention d'une batterie ultra-légère en passe de révolutionner le monde de l'automobile. Publié en 1993 et très documenté, le livre anticipe l'avènement des voitures électriques avec un talent de visionnaire. Au-delà de ses intrigues a priori loufoques, on oublie souvent que l'auteur finlandais a souvent été pertinent dans ses analyses sociologiques et économiques, bien dissimulés sous le trait ironique voire sardonique. Travail, famille, batteries : le cheminement du héros de Adam & Eve et de sa compagne, dont le portrait frise quelque peu la misogynie, est à peine perturbé par la présence d'un tueur à gages embauché par les pays producteurs de pétrole, ce qui nous vaut quelques scènes croquignolettes. Le roman se termine par une ultime pirouette, conclusion idéale d'un livre qui ne laissera certes que peu de souvenirs marquants mais qui s'intègre parfaitement dans l'oeuvre du natif de Kittila. Il ne reste plus à son éditeur français qu'à s'atteler à la traduction d'Un parvenu en or, de Kikkalainen, l'extra-terrestre, du Charpentier volant ou de Présent à son propre enterrement (entre autres). Mais non, Paasilinna n'est pas mort, il se lira encore ...

 

 

L'auteur :

 

Arto Paasilinna est né le 20 avril à Kittila (Finlande) et décédé le 15 octobre 2018 à Espoo. Il a publié 35 romans dont Le lièvre de Vatanen, La douce empoisonneuse et Petits suicides entre amis.

 


04/12/2019
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La vie est dure pour Erlendur (Les roses de la nuit)

C'était la seule enquête d'Erlendur qui n'avait pas encore été traduite ! Les éditions Métailié ne pouvaient pas nous priver plus longtemps du retour du policier islandais même si c'est un peu étrange de le retrouver rajeuni et aux prises avec une vie privée très compliquée, entre son ex-femme qui le hait, sa fille qui se pique et son fils qui boit. La vie est dure pour Erlendur ! Les roses de la nuit a été publié en 1998 en Islande, juste avant La cité des jarres, son chef d'oeuvre, qui a marqué sa consécration internationale, et s'il ne se situe pas à ce niveau, n'en reste pas moins un excellent polar qui en dit long sur les préoccupations (obsessions) du romancier de Reykjavik. Au-delà d'une enquête qui ménage habilement le suspense, le caractère social du livre constitue son premier attrait, dans un pays en voie de perdre son identité ancestrale, dans une américanisation à marches forcées. Les campagnes se vident, les quotas de pêche sont vendus aux plus offrants, la corruption s'installe, la criminalité augmente ... Dans cette nouvelle Islande qui en oublie les fondements de sa culture, Erlendur représente la voix nostalgique et passéiste d'un auteur qui a des choses à dire sur l'évolution de la société. Le style d'Indridason est plus agressif qu'à l'accoutumée, ou n'est-ce qu'une impression ?, plus crû aussi, teinté parfois d'humour. Ces dernières retrouvailles avec Erlendur, puisque Indridason est passé à autre chose, sont en tous cas un vrai bonheur de lecture.

 

 

L'auteur :

 

Arnaldur Indridason est né le 28 janvier 1961 à Reykjavik. Il a publié 21 romans dont La cité des jarres, Hiver arctique et Passage des ombres.

 


01/12/2019
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Petits mensonges régénérateurs (Jambes cassées, cœurs brisés)

A l'aune des précédents romans de Maria Ernestam, Les oreilles de Buster et Le peigne de Cléopâtre, notamment, Jambes cassées, cœurs brisés, peut sans l'ombre d'un doute être qualifié de livre mineur de son auteure. Il n'en reste pas moins divertissant dans une veine de comédie romantique, un tantinet disruptive, mais sans trop s'éloigner d'un récit classique d'une sorte de Bridget Jones suédoise. Lisbeth, l'héroïne du livre, est en effet une célibataire d'à peine plus de 40 ans qui se remet difficilement d'une douloureuse rupture sentimentale et qui semble avoir perdu toute confiance en elle. Dans le monde du travail, dans son environnement familial et dans la communauté de la petite ville où elle s'est installée, Lisbeth va se régénérer et sortir de sa gangue à la suite d'un petit mensonge qui va en entraîner de bien plus gros et révéler son caractère de battante qui s'ignorait. Le schéma narratif est transparent mais Maria Ernestam sait mieux que personne écrire des scènes croquignolettes où l'absurde le dispute au rocambolesque. Le livre est souvent drôle, se moquant des hommes, de la compétition sociale et des petits arrangements que l'on prend avec la morale. Cela ne fait pas de Jambes cassées, cœurs brisés un roman inoubliable mais une lecture agréable et incisive.

 

 

L'auteure :

 

Maria Ernestam est née le 29 novembre 1959 à Uppsala (Suède). Elle a publié 9 romans dont Les oreilles de Buster, Le peigne de Cléopâtre et Le pianiste blessé.

 


26/10/2019
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Un prénom de volcan (Miss Islande)

Hekla, l'héroïne de Miss Islande a un prénom de volcan. Et un tempérament bien trempé dans ces années 60 en Islande où l'émancipation féminine n'est encore qu'un fantasme (contrairement à ce que l'on peut penser, l'Islande reste toujours aujourd'hui une contrée dominée par le patriarcat). L'une des grandes qualités d'Audur Ava Olafsdottir, depuis sa découverte dans le parfumé Rosa candida, est de réussir des portraits humains sensibles et profonds et c'est encore le cas dans son dernier livre, avec Hekla mais aussi ses meilleurs amis, une jeune mère de famille et un garçon homosexuel. Le roman est léger, seulement en apparence, porté par un style vif et incisif et est construit en petits chapitres qui lui donnent une fluidité parfaite. A travers ses 3 personnages principaux et quelques autres Olafsdottir dresse une physionomie pertinente et percutante de son pays natal. Mais au-delà de ces considérations, l'on retient, comme presque toujours chez la romancière islandaise, le charme narratif qui s'exhale de ses pages avec cette chaleur et cette bienveillance pour l'ensemble de ses protagonistes. Qui plus est, Miss Islande est un bel hommage à la création littéraire dans ce pays dont un cliché persistant prétend que la moitié de la population lit la production de l'autre moitié des habitants.

 

 

L'auteure :

 

Audur Ava Olafsdottir est née en 1958 à Reykjavik. Elle a publié 6 romans dont Rosa Candida, L'exception et Ör.

 


26/09/2019
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Jours sombres en Islande (L'affaire Benedikt Gröndal)

C'est une Islande grise et tourmentée, qui a perdu beaucoup de sa grandeur, en cette fin de XIXe siècle, qu'évoque Guðmundur Andri Thorsson dans L'affaire Benedikt Gröndal, son deuxième roman traduit en français. Un pays encore sous le joug danois et qui traverse des jours sombres à travers une épidémie de rougeole qui décime la population. Le livre décrit une affaire célèbre dans le microcosme intellectuel islandais, avec trois protagonistes principaux : le narrateur, un jeune étudiant d'origine modeste qui a commis un geste insensé en volant un manuel de danois à l'un de ses condisciples ; le censeur sévère et inflexible de son lycée, Björn Magnússon Ólsen; qui n'a de cesse de l'exclure ; le professeur et poète Benedikt Gröndal, peu populaire auprès de l'élite de Reykjavik car fréquentant volontiers le petit peuple et qui va défendre l'élève incriminé. Thorsson alterne les chapitres autour de ces trois personnages, prétexte à décrire un milieu privilégié où les antagonismes prévalent alors que le pays tout entier s'enfonce dans la nuit. L'affaire Benedikt Gröndal est davantage le livre d'un poète que d'un romancier, ne se concentrant qu'à de rares moments au coeur de cette affaire. Il escamote même en grande partie la discussion ultime où sera décidé des suites à donner du méfait de l'étudiant. Toute l'histoire est racontée, des années plus tard, comme un immense flashback par le jeune garçon par qui le scandale est arrivé, devenu magistrat et conscient que son avenir aurait pu basculer en ces funestes journées. Un livre exigeant, au style souvent éthéré, qui laisse une impression mitigée.

 

 

L'auteur :

 

Guðmundur Andri Thorsson est né le 31 décembre 1957 en Islande. Il a publié La valse de Valeyri.

 


14/07/2019
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Complexité de la comédie humaine (Bret Easton Ellis et les autres chiens)

Bret Easton Ellis et les autres chiens fait partie de ces livres qui laissent circonspect et partagé, ce qui était d'ailleurs le cas pour Les amants polyglottes, premier roman traduit en français de l'écrivaine suédoise Lina Wolff, mais qui était en réalité postérieur à Bret Easton Ellis ... Contrairement à ce que semble prétendre la quatrième de couverture, le livre est loin d'être limpide avec sa narration qui ressemble plutôt à un assemblage hétéroclite de nouvelles plus ou moins interconnectées autour d'Alba, son personnage le plus intrigant, qui reste en définitive un mystère complet. Lina Wolff est traductrice d'auteurs latino-américains et sans doute y puise-t-elle une sorte de réalisme magique mais confronté à des histoires assez cruelles avec des personnages en général peu aimables, on ne peut pas dire que l'alchimie soit une pleine réussite, du moins pas de manière constante. Le style de la romancière est pourtant enlevé, foisonnant par moments, et pas dénué d'humour, mais ce qu'elle dit de la comédie humaine, de l'amour et des relations entre hommes et femmes n'est pas très souriant et cette noirceur continue est parfois lassante par son côté systématique. Peut-on affirmer que Lina Wolff est une autrice féministe ? Elle tourne en ridicule Houellebecq et Bret Easton Ellis et leur vision des femmes mais, dans le même temps, son livre fait beaucoup penser au premier, ce qui est sans doute voulu mais ne contribue pas à rendre l'ouvrage plus sympathique. Elle a un talent indéniable, pourtant, mais vraiment gâché par une construction inutilement complexe de son récit et une inégalité d'intérêt entre les différents segments qui le composent.

 

 

L'autrice :

 

Lina Wolff est née le 22 octobre 1973 à Lund (Suède). Elle a publié Les amants polyglottes.

 


01/06/2019
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Voyeur sans but (Le narrateur)

Bragi Olafsson, ancien bassiste des Sugarcubes, s'est reconverti depuis longtemps dans l'écriture avec plusieurs romans publiés en Islande et un seul jusqu'alors, Les animaux de compagnie, traduit en français. Un livre amusant mais qui ne laissait pas un souvenir impérissable. Avec Le narrateur, paru en 2015 en Islande, Olafsson ne s'éloigne pas d'une trame minimaliste, qui semble être sa marque de fabrique, avec un individu (le narrateur, donc) qui en suit un autre dans les rues, les bars, les magasins et un cinéma de Reykjavik. Le second a été dans le passé l'amant d'une femme, ce que le premier aurait bien apprécié être à sa suite, d'où son ressentiment vis-à-vis de son "concurrent". Il ne se passe pratiquement rien dans ce métaroman assez fade dans l'ensemble et dont on se demande s'il a la prétention d'être drôle, ou non. On sent l'influence de Kafka et du "nouveau roman" mais le problème est que le contenu est relativement anodin et lasse très vite malgré la brièveté de l'ouvrage. Le narrateur, qui est le personnage principal (ou pas, puisque Olafsson passe souvent de la première à la troisième personne), semble n'avoir rien de mieux à faire dans la vie que d'épier les faits et gestes d'un de ses semblables comme un voyeur sans but. Il suinte beaucoup l'ennui et cela se sent un peu trop. A noter que pendant de longues pages, Olafsson décrit le déroulement du film La grande bouffe que son "héros" voit au cinéma. Hélas, cela est d'un intérêt très limité pour la progression d'un livre qui, passé l'exposition initiale, se contente de stagner.

 

 

L'auteur :

 

Bragi Olafsson est né le 11 août 1962 à Reykjavik. Il a publié 7 romans dont Les animaux de compagnie.

 


24/04/2019
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A la retraite (Ce que savait la nuit)

Tous les six mois, ou presque, "sort" un nouvel Indridason. Ce ne sont pas toujours des livres récents, avec la traduction de ses premiers ouvrages (Les fils de la poussière), mais le rythme de parution est tout de même trop frénétique pour que la qualité soit toujours au rendez-vous. Ce que savait la nuit (un titre qui pourrait convenir à une bonne moitié des polars publiés) se présente comme un roman détaché de toute série dans l'oeuvre du romancier islandais mais il reprend néanmoins un enquêteur déjà vu dans le dernier tome de La trilogie des ombres. Konrad, ce policier à la retraite, est donc le personnage principal d'un livre qui n'ajoutera rien à la gloire d'Indridason. L'intrigue est assez peu passionnante, bien que toujours bien menée, mais c'est ce bon vieux Konrad qui n'enthousiasme guère malgré une personnalité plutôt complexe et quelques drames dans sa vie personnelle. C'est un peu injuste mais les lecteurs des premiers jours, ceux en France qui ont découvert l'auteur avec l'immense La cité des jarres (traduit en 2005), porteront toujours en eux l'abandon de ce cher commissaire Erlendur qui a transcendé les récits d'Indridason durant une bonne décennie. Depuis, même si les qualités du romancier ne se sont pas évanouis dans les brumes d'Islande, ce ne sera plus jamais tout à fait pareil.

 

 

L'auteur :

 

Arnaldur Indidason est né le 28 janvier 1961 à Reykjavik. Il a publié 21 romans dont La cité des jarres, Hiver arctique et Hypothermie.

 


14/03/2019
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Dans le meilleur des mondes (Les outrages)

Inconnu en France, jusqu'à la parution début 2019 de Les outrages, le romancier danois Kaspar Colling Nielsen nous est présenté comme le "Houellebecq scandinave." C'est en partie vrai pour la radicalité du propos, le goût de la provocation, la permanence du cynisme et un humour franchement noir. Et aussi un style assez simple mais brillant au service d'une architecture narrative extrêmement pensée et efficace. Il s'agit d'une dystopie, un genre que semble affectionner l'auteur (parmi ses romans inédits figure un titre prometteur : La guerre civile danois 2018-2024). En vrac, dans Les outrages, il y a la description d'un bout de terre au Mozambique où les danois envoient leurs réfugiés et autres indésirables mais aussi un lieu au sud de Copenhague où l'élite intellectuelle, scientifique et artistique s'est regroupée progressivement. Il y a des drones omniprésents qui simplifient la vie des humains, des animaux sur lesquels sont menées des expériences et qui parlent, pour certains d'entre eux (le dialogue entre une pie et un chien dans un avenir plus ou moins proche sert de fil conducteur au livre). 4 personnages ont le premier rôle, un galeriste, sa femme scientifique, leur fille qui cherche un sens à sa vie et un peintre qui ne peut travailler s'il n'a pas sa dose de sexe. Ce qui nous vaut un assez grand nombre de scènes qu'on ne peut qualifier autrement que de pornographiques et qui feraient passer Houellebecq pour un écrivain pudibond. Les outrages est un roman d'anticipation mais assez crédible du point de vue des avancées scientifiques et de l'évolution des relations sociales dans un meilleur des mondes assez terrifiant où l'agrégation des égoïsmes fait fonctionner la communauté humaine. En privilégiant les plus nantis sans qu'aucune espèce d'éthique n'ait le droit de s'exprimer. Malgré ses fulgurances, le livre laisse pourtant une impression mitigée. Peut-être à cause de son pessimisme angoissant ?

 

 

L'auteur :

 

Kaspar Colling Nielsen est né en 1974 à Copenhague. Il a publié 3 romans.

 


24/01/2019
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